La toubab est trop fragile

05-Le repas du déjeuner se prend assis par terre, sur des nattes en plastique de Chine, encore eux! Pour moi et quelques autres cela se passe à l’intérieur du bâtiment où c’est un peu plus calme qu’à l’extérieur où l’on entend de la musique religieuse et des incantations et discours. Il y a visiblement des haut-parleurs dans chaque coin et recoin de la ville. On mange à six ou huit, tous dans le même plat en aluminium qui 69-La toubab est trop fragile...sert aussi de couvercle pour des bassines plus profondes. Un vieil homme se joint à nous, il était assis sur le canapé en skaï noir très abîmé, mais où l’on peut se reposer aisément, c’est celui à trois places. Tout le monde mange à la main, sauf moi. La main gauche étant réservé à faire sa toilette, on ne mange qu’avec la main droite avec laquelle on fait une boule de riz, parfois accompagnée d’un petit morceau de poisson ou de viande, on la travaille jusqu’à ce qu’elle ait une belle forme ovoïde et on la fait glisser dans sa bouche en ouvrant la main et en happant le morceau de la paume vers le début des doigts. Et c’est là que j’ai une limite indépassable à mon africanisation. Je veux bien m’asseoir par terre, je connais une blanche en France chez laquelle, pour je ne sais quelle raison, on mange aussi souvent par terre devant la télé, mais Hassane, le maître de la concession, pourra me dire ce qu’il veut sur l’authenticité du geste, je l’ai fait une fois en 1997 pour tester, il faut toujours essayer avant de juger, et je détestais avoir les doigts plein de graisse, de petits bouts de riz et autres. En plus, la place devant soi est souvent une vraie porcherie, car des choses tombent de la main, des arrêtes de poisson et des bouts d’aliments du type cartilage et autres se retrouvent hors du plat, donc sur la nappe posée au sol. Cette nappe est ensuite secouée au-dessus de la poubelle et si elle n’est pas trop sale, on la réutilise, sinon on la lave, avec OMO bien sûr.

Ce qui m’amuse également souvent, c’est qu’en tant que blanche qui apparaît au milieu des Sénégalais, on me demande toujours de m’asseoir comme si j’étais fragile ou handicapée. Mais en fait, je crois que c’est parce qu’eux-mêmes sont souvent fatigués par la dure vie qu’ils mènent au Sahel qu’ils me proposent toujours un endroit pour m’asseoir. En 2011, il y a toujours encore des blancs qui ne considèrent pas les africains comme des humains comme nous, mais en les observant, en les étudiant, on voit bien qu’ils fonctionnent comme nous: on part de soi pour aboutir à l’autre. L’autre est un alter-ego, qu’il soit blanc ou noir ne joue aucun rôle.

69-La toubab est trop fragile...15h30, c’est la fin du repas du grand jour du Gamou. Une boisson capitaliste à la couleur orange est distribuée, et on commence à préparer le ataya, le fameux thé sénégalais. Je suis trop paresseuse pour aller voir ce qui se passe dans la cour et décide de faire une sieste. Puis après une demi-heure, n’ayant plus rien de mon eau pour toubab qui provient de l’industrie agro-alimentaire sénégalaise et normalement dépourvue des germes qui ne font rien aux africains, mais qui peuvent déstabiliser un estomac de toubab, je demande à Mamadou, un jeune Sénégalais parlant français de m’emmener acheter de l’eau. On m’avait prévenue, une foule immense était dans la rue. On n’avait pas exagéré. Cela me faisait l’effet des braderies françaises où tout le monde cherche la bonne affaire et où certains commerçants de musique font beaucoup de bruit et d’autres haranguent les foules. Il y avait des étalages à perte de vue si je puis dire étant donné qu’on ne pouvait pas voir les détails. J’en conclus donc que, peu importe que ce soit la fête du prophète musulman ou du prophète chrétien, c’est le commerce avant tout. Comme il fait chaud ici, tout se passe dehors, en France, le commerce de Noël se fait dans les magasins, mais la ruée est la même et la course aux affaires pareille.

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